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Clearstream : Comment l’affaire « des affaires » a démarré, enflé, et failli être  étouffée

Tout a commencé au début de l’été 1999. Après avoir quitté Libération et écrit plusieurs livres et films autour du crime organisé et de son influence sur les démocraties, je m’étais remis à ce qui me plait le plus dans la vie. La fiction. C’est reposant et plus gratifiant que de se cogner au réel. Je pensais qu’il n’était pas possible d’aller plus loin dans les enquêtes financières qu’où nous étions allés. Nous étions bloqués devant le mur infranchissable des paradis fiscaux et du secret bancaire. L’appel de Genève (1), lancé trois ans plus tôt, ne trouvaient aucune concrétisation. Les juges qui avaient participé à ce mouvement unique rentraient dans le rang ou déprimaient, les journalistes dits d’investigation se fonctionnarisaient. Les politiques détournaient le regard. Je dis « nous » car je me sentais solidaire du combat de ces magistrats. Je pensais que les léopards du crime organisé, pour reprendre une métaphore utilisée par le juge espagnol Baltasar Garzon (2), aurait toujours dix planques d’avance sur les mammouths de l’instruction judiciaire.

Et puis, il y a eu cette rencontre avec Ernest Backes, dans une sombre arrière salle de la banlieue de Luxembourg. Ernest avait participé, au début des années 70, à la création d’une chambre de compensation internationale appelée Cedel. Centrale de livraison des valeurs mobilières. Il en avait été exclu, dans des circonstances troubles, en 1983. Le terme de compensation – les anglais parlent de « clearing » - était alors très abstrait, voire inconnu pour les professionnels de la justice.

Le clearing, c’est l’art de la compensation. Et Clearstream est, au niveau planétaire, un outil essentiel de cette compensation. 50 trillions d’euros, soit cinquante mille milliards d’euros, sont passé par ses canaux en l’an 2000. L’argent passe de Nassau à Francfort, se transforme en obligations argentines ou en actions américaines, et revient sur un compte au Liechtenstein sans qu’il y ait eu le moindre déplacement réel des fonds. Clearstream chaque jour, enregistre les transactions, et compense entre ses clients les gains et pertes. La firme était active dans plus de cent pays, dont plus d’une quarantaine de paradis fiscaux. Il faut imaginer une sorte d’araignée ayant son corps au centre de l’Europe et une centaine de pattes accrochées dans chaque partie du globe où ça sent le dollars… La firme a très peu de clients en Afrique (une dizaine), par contre plus de 300 à Grand Cayman…

Jusqu’à ma rencontre avec Ernest Backes, je pensais que tout allait tellement vite que les transactions financières internationales, que l’argent était forcément sans mémoire. De Bernard Bertossa le procureur général de Genève à Gherardo Colombo, le substitut milanais de Mani Pulite, tous les magistrats avec qui j’avais travaillé, semblaient fatalistes quant à l’issue de leurs enquêtes, dès qu’un circuit intégrait un centre financier off shore. Mon travail a d’abord consisté à comprendre l’histoire de cette mécanique interbancaire. J’ai été un élève naïf, posant souvent les mêmes questions. Personne ne semblait se soucier de Cedel qui était sur le point, en janvier 2000, de se nommer Clearstream. Mon banquier n’en avait jamais entendu parler. Ni les universitaires travaillant sur ces sujets, ni les policiers enquêtant sur ces affaires. Et les journalistes encore moins, sauf peut être les rubricards financiers qui étaient invités chaque année aux assemblées générales de la firme, recevaient leur petits sacs, avec la montre, le stylo et « book » en quadrichromie qui annonçait régulièrement des bénéfices en hausse. 215 millions d’euros en 2000… L’existence et l’activité de cette multinationale repose d’abord sur cette discrétion. 2300 salariés, dont une majorité d’informaticiens, y travaillaient 24 heures sur 24. Entre 500 et 600.000 opérations y étaient dénouées quotidiennement. Clearstream, fleuron de l’industrie bancaire luxembourgeoise, est d’abord un monstre informatique.

Avant d’aborder la face cachée de l’entreprise, plusieurs évidences nous sont apparues. Clé de la mondialisation financière, le clearing a rendu plus sûr et plus rapide le commerce international. Dans un univers où tout est dématérialisé, il repose sur l’existence de traces enregistrées pour tout échange financier. Les « archives » du clearing pourraient constituer une source inépuisable d’informations. Deux multinationales de la finance, propriétés des banques, se partagent ce marché de l’archivage et du trafic interbancaire. Il faut s’imaginer Clearstream et Euroclear (3) comme deux immenses gares de triage, point de passage quasi obligé des autoroutes de la finance. D’où une hyper-concentration de l’information financière. Enlever Clearstream du paysage et toute la finance internationale s’effondre instantanément. En travaillant sur ce sujet, mes représentations de l’argent, donc ma compréhension du monde, ont changé. Les banques ne sont que des entreprises communicantes vendant approximativement les mêmes produits, des vitrines ayant des méga-sous-traitants en commun. L’argent, ce n’est que du mouvement et des promesses… Clearstream les enregistre, les stocke, les fait prospérer.

La firme a son siège à Luxembourg depuis 1971. Elle est devenue, selon l’expression même de son pdg « la banque des banques ». « Chez nous, tout est tracé » nous a expliqué André Lussi (4). Un autre élément, vérifiable, va expliquer les dérives générées au fil des ans : Clearstream, malgré son importance, n’a jamais été véritablement contrôlé, autrement que par ses soins… Aucun organisme vraiment indépendant, aucun informaticien chevronné n’appartenant pas à la firme, ou à une société payée par elle, aucun juge n’a jamais mis un pied au siège de Luxembourg, ni ausculté les fichiers de la firme, en trente années.

Ces découvertes vont nous amener à repenser entièrement notre manière d’appréhender les enquêtes concernant le crime organisé. Le seul moment où les criminels financiers – ces léopards de la magouille - sont vulnérables, ce n’est pas quand ils ont cachés leurs magots dans leurs banques à Vaduz ou Georgetown, ni quand ils ont investi dans un casino ou dans une société du CAC… Là, tout est pensé pour préserver leurs secrets… Le seul moment de vulnérabilité c’est le temps du transport, l’instant du  virement… Ce temps n’est pas virtuel, il est électronique. Clearstream archive ces transferts dans une sorte de forêt informatique apparemment inviolable. Souvenez-vous du nombre de transactions : 153 millions en l’an 2000… Comment y retrouver ses petits ?

Aujourd’hui, et les lettres du corbeau en sont l’ultime preuve, rien n’est impossible. Les transferts de titres même vieux de quinze ans, les manipulations de logiciels ou de fichiers, laissent des traces. Même les effacements de traces laissent des traces… C’est un piège infernale pour ceux qui se sont crus à l’abri.

Le 1er mars 2001, après deux années d’enquête, de vérifications, de courriers adressés aux personnes mises en cause, sortaient un livre co-signé avec Ernest Backes « Révélation$ » (5), et un film co-réalisé avec Pascal Lorent « les dissimulateurs »(6). Notre thèse, reposant sur des documents indiscutables et indiscutés à ce jour se résume en quelques mots : Clearstream est un formidable outil de dissimulation utilisé par un nombre de plus en plus grand d’initiés. Sur la base de microfiches et de listes de comptes, nous avons montré que s’était créé à l’intérieur du système de compensation, un sous-système quasi autonome cachant des transactions financières forcément douteuses. Nous avons montré que la firme, loin des promesses affichées, avait ouvert des comptes à des multinationales et à des individus. Ce que son statut d’alors lui interdisait. Elle était devenue une sorte de poumon, et de gigantesque réceptacle, pour la finance parallèle. Nous avons clairement mis en cause l’état-major de la firme, et posé de nombreuses questions sur les instigateurs de ces dérives. Aujourd’hui encore, elles restent sans réponse.

Je m’attendais, même si l’enquête était solide et si nous avions constamment cherché à donner la parole aux dirigeants de Clearstream, à subir les foudres d’avocats, d’hommes d’affaires, ou de banquiers utilisant ce système. Je ne m’attendais pas à être poignardé comme nous l’avons été par des « amis » journalistes, en particulier par Le Monde qui dans la semaine suivant la sortie du livre et du film va publier quatre articles nous attaquant, et reprenant les arguments des avocats de la multinationale. Je devenais un dangereux gauchiste, Backes un mythomane. Notre histoire, une fiction. Nos listes de comptes, des «prétendues preuves»… Je pensais que nos révélations seraient plus fortes que ces arguments. Je me suis en partie trompé. Je pensais en avoir fini avec mon marathon de deux années. Il allait falloir en courir encore d’autres, sans reprendre son souffle… S’arrêter de courir, ne pas répondre au coup par coup, c’était tomber.

Même si j’ai toujours été en première ligne, je n’ai jamais travaillé seul. Laurent Beccaria mon éditeur, Paul Moreira, le producteur de l’émission 90 minutes, mon avocat Michel Zaoui ont toujours été très présents. De même que mes deux amis, Pascal Lorent et François Festor, avec qui j’ai réalisé et monté les films. Le livre n’aurait pas pu sortir ailleurs que chez un éditeur indépendant des groupes utilisant ces circuits, ou financés par ces banques. Seul, il n’aurait jamais eu l’impact que lui a apporté la diffusion sur Canal Plus du documentaire. Clearstream a cherché à interdire cette diffusion. Dans l’histoire de la chaîne crypté, c’est la première fois que des huissiers sont intervenus quelques heures avant un passage à l’antenne. J’ai en mémoire le coup de fil ennuyé un samedi soir, en plein match du PSG, de Michel Denisot, contraint de lire un communiqué à l’antenne. Petit miracle du millénaire finissant, Canal a tenu bon. Il y a eu une diffusion « des dissimulateurs ». Ensuite, devant le tollé et la crainte des procès, le film n’est plus ressorti. Il n’a jamais autant été piraté. L’enquête avait été peu ordinaire, les pressions sur mes amis, sur les témoins, ou sur moi, incessantes. J’ai en mémoire (et en photos) les roues de voiture dévissées d’un délégué du personnel de la firme, les filatures de détectives, ou les menaces physiques sur un avocat luxembourgeois. La clandestinité dans laquelle nous avions travaillé nous avait relativement protégé. La sortie du livre et du film va faire surgir des ennemis inattendus.

Cette histoire est une succession de petits prodiges, de bonnes et de mauvaises nouvelles. Le Monde nous assassine. Le Figaro qui fera sa « une » sur le livre nous sauve. D’autres journaux –je ne vais pas les énumérer ici de peur d’en oublier- vont suivre. Une petite gifle pourtant à Charlie Hebdo où un édito d’une totale perfidie semble avoir été dicté par Clearstream. J’aurais monté tout ça –cette fiction- pour passer à la télé et me faire du fric. Notons au passage que Charlie Hebdo et Clearstream partagent le même avocat. Hé oui.. La presse financière écrasera naturellement le coup. La presse étrangère, inquiète des articles dévastateurs du Monde, fera machine arrière. Une information sera ouverte contre nous à Luxembourg pour recel et vol de secret bancaire. Je me souviens de l’interview de ce reporter du Stern allemand qui avait prévu une manchette et sept pages intérieure: « Il paraît que vos listes de comptes c’est comme les faux carnets d’Hitler ». Là aussi, nous avons été naïfs. Pendant que je ramais à convaincre mes anciens copains journalistes, une sourde campagne, orchestrée par la direction de la communication de la firme, un cabinet d'avocats anglais et ses relais parisiens, sera menée contre nous. On ne s'en serait pas sorti sans les députés socialistes Peillon et Montebourg qui, aguerris à ces questions de blanchiment, vont faire de Clearstream et du Luxembourg, l’axe d’un de leur rapport parlementaire. Ce même rapport qui fera sortir de ses gonds Jean Claude Junker le premier ministre luxembourgeois. L’affaire sera ensuite étouffée par Fabius et Védrine

La pression politique et médiatique va obliger les magistrats luxembourgeois à ouvrir une information judiciaire. Elle est toujours en cours aujourd’hui. Elle provoquera un séisme dans le landernau bancaire : l’éviction d’André Lussi, l’inamovible pdg et des principaux cadres de Clearstream, sera officialisée trois mois après la sortie du livre. Leurs mises en examen pour, entre autres, escroquerie, faux bilan et blanchiment ne seront prononcées qu’à la fin de l’année 2003. La justice luxembourgeoise est lente et ne fonctionne qu’à la pression internationale. Clearstream sera rachetée, dans la précipitation, au début de l’an 2000, par Deutsche Börse Clearing, la société de bourse allemande. Et pour un bon prix, grâce à nous.

Le nouveau patron de Clearstream s’appelle maintenant Werner Seifert. Face à l’évidence de nos preuves, il aurait pu pacifier le débat, reconnaître des erreurs de gestion passées. Ma vie aurait repris un cours plus normal. J’aurais enfin pu finir mon roman. Au lieu de cela, Lussi et les principaux cadres licenciés ont touché d’énormes indemnités de départ (7). Les plaintes se sont succédées contre nous, de la part de Clearstream, mais aussi de banques proches, russes et luxembourgeoises. J’ai compté le nombre de visites d’huissiers à mon domiciles pour signifier ces plaintes déposées à Paris, Bruxelles, Luxembourg ou Genève… Plus de 130. Ce harcèlement n’a qu’un but : nous intimider, nous épuiser financièrement, et intimider surtout les journalistes qui pourraient s’intéresser à la question.

Depuis cinq années, nous avons gagné presque tous les procès intentés contre nous. Ceux que nous avons perdus –trois- le sont sur des détails, et pour des sommes symboliques. Un euro pour avoir diffamé la banque des banques, ou un de ses salariés. Pour deux d’entre eux, nous avons fait appel. Le reste, je le répète, nous l’avons gagné. Face à la mécanique implacable mise en place pour nous éliminer –ce mélange de colportage de rumeurs, de menaces, d’arrogances, de censure, et de mauvaise foi-, face à l’argent de Clearstream, nous n’avons que les mots, les livres, les films. Notre énergie. La rage raisonnée qui nous anime. Nous avons donc poursuivi nos recherches.

En mars 2002, toujours aux Arènes, est sorti un second livre plus violent et plus précis dans la démonstration que le premier. « La boîte noire » révèle la présence en Clearstream de banques impliquées dans de nombreuses affaires ayant défrayé la chronique judiciaire, comme Rivunion la banque noire d’Elf, Menatep, cette banque russe à l’origine du scandale Ioukos en Russie et de l’incarcération de l’oligarque Khodorkovski, ou ces officines blacklistées par l’administration Bush, comme étant proches d’Al Qaeda. Clearstream devient la boîte à Pandore des affaires pourries. Le livre repose aussi sur le témoignage de l’ancien responsable informatique de Clearstream, Régis Hempel. Ce quinquagénaire têtu, à la mémoire précise et invariable, aujourd’hui chef d’entreprise, atteste d’un fait d’une extraordinaire gravité. Régis Hempel raconte comment, en tant que vice-président de Clearstream, et responsable d’un service de programmeurs, il était chargé d’effacer, régulièrement, les traces de certains virements sensibles. « En créant chaque matin, une fausse panne informatique. On effaçait ainsi des transferts de millions de dollars. Il y en avait tellement qu’à la fin on ne comptait plus » nous a-t-il expliqué (8). Il a réitéré ses déclarations devant des députés à l’assemblée nationale. Ce témoignage a été largement repris dans un second film diffusé, toujours sur Canal Plus, en octobre 2002 (9). Ce témoignage a-t-il été attaqué en diffamation ? Non. Clearstream a-t-elle contredit le fond de ce que dénonçait Hempel ? Non. Notre second film plus démonstratif et accablant que le premier a-t-il été poursuivi ? Non. Nouvelle stratégie de la firme face à notre entêtement : le silence, le dédain et l’attaque ciblée sur les témoins. La seule plainte lancée par Clearstream contre Hempel est une plainte pour infraction au devoir de réserve… On ne reproche pas à Régis ce qu’il nous a dit, on lui reproche de nous l’avoir dit avant le délai de dix années de silence qu’il aurait dû respecter selon son contrat d’embauche. Ben voyons.

Nous en étions là en mai 2004. Deux livres, deux films, des procès, des commissions d’enquête qui échouent, en particulier au Parlement européen ou en Belgique (10). Des centaines de débats et de projection de nos films qui alimentent la révolte des milieux altermondialistes. Quelques traductions marginalisés à l’étranger. La surpuissance du lobby bancaire. Des journalistes qui font comme si de rien n’était. Des magistrats régulièrement bloqués dans leurs investigations. Des lois Perben qui prétendent lutter contre le crime organisé, sans jamais se poser la question des outils financiers transnationaux. Une autorité des marchés financiers qui place à la tête d’une commission d’enquête un ancien administrateur de Clearstream, supporter de Lussi (11). Pendant les affaires, les affaires continuent… J’en étais à me dire que finalement, tout était vain, quand un journaliste m’a appelé.

Au début, j’ai cru à une blague. Le journaliste venait de lire Le Monde :
-    Salut le corbeau, bravo pour ta lettre…
On peut me croire ou pas, je débarquais complètement. C’était le 14 mai dernier. Drôle de hasard pour qui connaît l’histoire depuis le début, c’est le quotidien de Minc et Colombani, celui-la même qui avait mené campagne contre nous trois ans plus tôt, qui annonçait (en la minimisant) la nouvelle de l’envoi d’une lettre anonyme au juge Van Ruymbeke. Une lettre de deux pages, précise et revancharde, recensant des comptes cachés de Clearstream, expliquant les mécanismes savant d’un système de dissimulation de transactions, révélant des virements de plusieurs centaines de millions d’euros, citant des noms, des numéros de comptes. Dans les semaines qui ont suivi, d’autres articles et d’autres courriers du corbeau au juge sont venus affiner le tableau, et planter encore davantage le fer dans la plaie. Le corbeau apporte une précision supplémentaire qui nous avait échappé. Le sous-système que nous avions révélé reposerait sur des comptes clôturés. C’était plus simple que ce que nous avions supposé. Cela nécessite moins de complicité à l’intérieur de la firme. Un de mes informateurs très précieux, un banquier parisien important, m’a fait savoir que cette fois il croyait à notre histoire, et qu’il n’était pas le seul. Enfin.

Des journalistes, nombreux, français, allemands, suisses, belges, américains font leur come back. Encore plus qu’après le 11 septembre, et toutes les promesses non tenues de lutte contre le financement du terrorisme. Là aussi, Clearstream peut servir de bible… Chaque fois, recommencer, expliquer. Plus rien ne m’étonne avec cette histoire. Je pourrais me sentir moi aussi revanchard et haineux envers ceux qui semblent découvrir ce que nous avons déjà écrit et filmé. Ce n’est pas le cas. Je suis simplement heureux que cette affaire sorte. Même si la méthode, un corbeau dans la finance, est limite, je crois qu’il n’y en avait pas d’autres pour qu’éclate enfin ce qui, à mes yeux, est la plus grande arnaque financière jamais racontée. Je pèse mes mots. C’est la folie de cette histoire. Le corbeau nous indique un chemin dans la forêt des comptes, livre des noms, un mode d’emploi. Il suffit de se pencher sur le problème, et de vouloir le régler. Une question de fond demeure : veut-on savoir ce que cache Clearstream ? Elle s’adresse aux juges français, suisses et luxembourgeois qui « gèrent » l’affaire qui nous occupe aujourd’hui, mais surtout aux politiques et aux banquiers : veulent-ils faire la lumière sur ces pratiques mettant en cause trente années de manipulations bancaires ? Si on laisse les juges faire leur travail, et si le corbeau reste vivant et actif, les révélations vont pleuvoir, et le scandale irrémédiablement enfler. Car si Clearstream est la banque des banques, l’affaire Clearstream est bien l’affaire des affaires…

DR le 4 juillet 2004.


(1)    Lancé le 1er octobre 1996, appel lancé à Genève par sept magistrats européens pour lutter contre le crime organisé

(2)    In « la Justice ou le chaos » (Denis Robert, Stock, 1996)

(3)    Euroclear, concurrent direct de Clearstream, émanation à l’origine de banques américaines, a son siège à Bruxelle.

(4)    Interview d’André Lussi par l’auteur, 18 juillet 2000

(5)    Révélation$, Paris, mars 2001, éditions des Arènes

(6)    « Les dissimulateurs », diffusé sur Canal plus en mars 2001, 72 minutes, The factory producteur, disponible en VHS ou dvd (tél : 0387820081)

(7)    Selon un dirigeant de Clearstream repris par la presse luxembourgeoise, l’affaire aurait coûté environ 30 millions d’euros à  Clearstream en frais de défense, audit et indemnité de licenciement, dont 8 millions pour André Lussi.

(8)    Témoignage retranscrit dans « La boîte noire » (Denis Robert, avril 2002, Paris, éditions des Arènes, et dans le rapport sur le Luxembourg de la mission d’information parlementaire anti-blanchiment (pv du 19 septembre 2001)

(9)     « L’affaire Clearstream racontée à un ouvrier de chez Daewoo » 69 minutes, sorti sur Canal plus en octobre 2002, The factory producteur, disponible en VHS ou dvd, (tél : 0387820081)

(10)    Une proposition de mission d’enquête parlementaire européenne a été rejetée, le 2 mai 2001, par le commissaire européen hollandais libéral Fritz Bolkenstein. De même, un projet de mission d’enquête sénatoriale sur les agissements de Clearstream est actuellement en débat en Belgique.

(11)    Il s’agit de Dominique Hoehn, ex directeur général de BNP-Paribas, ex administrateur de Clearstream, aujourd’hui président de la mission « clearing » à l’AMF, l’Autorité des Marchés Financières.